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Sciences  |  Dossier Plaisir des sens

Foetus pour la vie Le nouveau-né ne débarque pas en milieu inconnu

©Shutterstock/Réactif

Que retient le nouveau-né de ses nombreuses expériences sensorielles fœtales? Ici, la recherche s’est montrée particulièrement active. Ainsi, le nouveau né, dès sa naissance, manifeste une préférence pour l’odeur du liquide amniotique maternel. Si on fait régulièrement consommer une saveur particulière à la mère pendant les deux dernières semaines de sa grossesse, on observera une nette préférence, ou en tout cas sensibilité, du bébé pour cette substance pendant au moins quelques jours, voire semaines (une observation démontrée pour l’anis, la vanille, le chocolat, la carotte, et même l’ail). On peut rapprocher cet effet de la fameuse madeleine de Proust, le bulbe olfactif et le système gustatif étant en effet liés de près aux systèmes cérébraux responsables des émotions et de la mémoire.


Pour l’audition, une étude célèbre a montré que des bébés se réveillaient beaucoup moins que d’autres au son d’un avion, lorsque le développement fœtal avait eu lieu à proximité de l’aéroport d’Osaka, au Japon, alors qu’une mélodie de même intensité suffisait à les faire réagir(1). De même, le générique d’un feuilleton télévisé regardé assidument par la mère lors de la grossesse est reconnu par le nouveau-né de 2-4 jours(2). En outre, le nouveau-né semble non seulement préparé à la voix et aux intonations de sa mère, mais également à la langue dominante dans son environnement, ou plus précisément aux nuances et au profil acoustique de cette langue, ainsi que certaines comptines.

Le fœtus humain, dans les 8 à 10 dernières semaines de gestation, commence donc déjà à apprendre. Ce processus semble pour ainsi dire prévu par l’évolution. Dans les 20 semaines qui précèdent la naissance, le cerveau du fœtus se met à fonctionner automatiquement. Cette activité spontanée et endogène des neurones va permettre aux axones, les fibres qui connectent les neurones les uns aux autres, de croître et atteindre leur destination. Au départ hasardeuse, cette activité cérébrale va se réguler et se calibrer peu à peu tout au long de la maturation des organes sensoriels, jusqu’à atteindre une certaine synchronisation vers la 28ème semaine de gestation.

 
 

S’il est clairement génétiquement programmé, cela ne veut évidemment pas dire que le développement sensoriel du fœtus soit insensible aux influences de l’environnement. De fait, toutes ces influences - physiques (les mouvements et positions de la mère, les contacts avec son ventre), chimiques (la nutrition, d’éventuelles substances toxiques), les sons, voix, odeurs, lumières, etc. - constituent les premiers contacts avec le monde physique et le monde socio-émotionnel de l’enfant à naître. Ils sont en fait nécessaires pour préparer le cerveau, chacun ayant sa propre «période critique» d’acquisition, prête à accueillir de la connaissance, à réagir émotionnellement et à découvrir d’autres esprits que le sien: le développement fœtal est déjà un développement social.

“"Le développement fœtal est déjà un développement social"”
 


Fœtus pour la vie

Une étude récente vient de jeter une lumière surprenante sur les compétences sociales du fœtus, en observant le comportement de fœtus jumeaux dans l’utérus. Savent-ils déjà qu’ils sont frères ou sœurs? L’analyse de leurs mouvements semble l’indiquer.

Des chercheurs italiens ont en effet comparé la dynamique des mouvements effectués dans l’utérus, ceux-ci pouvant être dirigés vers la paroi abdominale, vers soi-même, ou vers son jumeau(3). Il est possible de distinguer ces mouvements les uns des autres, et l’on constate que chaque geste effectué envers son jumeau est plus long et plus lent. Entre la 14ème et la 18ème semaine de gestation, la fréquence des mouvements dirigés vers soi-même et la paroi abdominale diminue, tandis que les mouvements dirigés vers le jumeau augmentent.

Ces observations peuvent difficilement être attribuées au hasard, d’autant qu’on les retrouve dans les cinq paires de jumeaux étudiées, et semblent bien démontrer une certaine planification, pour ne pas dire intention du geste. Le partenaire intra-utérin n’est pas considéré comme un objet ou un obstacle, mais bien comme un congénère qu’il faut traiter avec prudence et respect, et avec lequel on peut interagir.

Cette base de l’empathie n’est probablement pas réservée aux jumeaux, et constitue un fond commun de l’humanité. Les sens se mêlent aux émotions et aux mouvements, et constituent une véritable machine à connaître, à apprendre et à échanger.

C’est évidemment le travail de toute une vie de soigner, de perfectionner et de profiter de son cerveau, mais l’essentiel est déjà en place et fonctionnel dans la période qui couvre les derniers instants de la vie fœtale et les premiers instants de la vie néonatale. Comment les sens interagissent entre eux chez le fœtus, et quand l’être humain en vient à prendre conscience de leur nature et de leur distinction, sont, parmi bien d’autres, des questions qui restent encore en suspens.

Sebastian Dieguez

Chercheur en neurosciences et neuropsychologue

Sebastian Dieguez est chercheur en neurosciences et neuropsychologue au Laboratoire des Sciences Cognitives et Neurologiques de l'Université de Fribourg, où il mène des recherches sur la conscience du corps, le bilinguisme et la représentation du hasard. Il écrit régulièrement pour le magazine Cerveau & Psycho et Le Temps. Il est l’auteur de Maux d’Artistes: ce que cachent les œuvres, 2010 et a co-édité Literary Medicine: Brain disease and doctors in novels, theater and film, 2013.

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