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Sciences  |  Dossier Plaisir des sens

Naissance d’un monde Les impressions sensorielles sont nos premières et plus précieuses acquisitions

©Steve Gschmeissner/Science Photo Library

A la fin de la comédie musicale, le public applaudit. Quoi de plus naturel, quand les sens ont été émerveillés par les couleurs, les mouvements, la lumière, la musique et les chants, sans parler des amuse-bouche de l’entracte ou du parfum d’ancienneté de la vénérable salle de spectacle. Une riche expérience sensorielle! Et pourtant, quand les applaudissements se sont tus et le rideau est tombé, le show continue, sans cesse renouvelé par l’activité de nos sens. Ce show c’est le monde lui-même, le plus grandiose des spectacles, qui s’offre en permanence à nos compétences perceptives; et comme le proverbial poisson dans l’eau, c’est à peine si nous nous en apercevons.

Un monde et des sens

Le bébé humain arrive au monde avec un appareil à appréhender la réalité globalement fonctionnel  - les capteurs périphériques sont présents, le cerveau est richement câblé et prêt à recevoir, distinguer, combiner et interpréter les données-, mais qu’en est-il du fœtus? Vit-il, comme on l’a longtemps cru, dans un état de relative passivité, attendant sa libération pour enfin découvrir et partager l’univers fascinant de ses géniteurs, de la planète Terre et de ses merveilles?

Dans les années 1950, le physiologiste Charles Sherrington s’étonnait du «miracle de l’œil humain, se développant dans l’obscurité pour voir la lumière, et [du] miracle de l’oreille humaine, se développant dans l’eau silencieuse pour entendre les vibrations de l’air»(1). Bien que de nombreuses questions persistent, on a aujourd’hui une meilleure appréciation de ces «miracles». Tout d’abord, l’environnement intra-utérin est loin d’être ce havre d’isolation qu’imaginait Sherrington. Mais surtout, on connaît bien mieux la nature de l’expérience sensorielle disponible au fœtus tout au long de son développement. En 9 mois, dans les conditions les plus ardues qu’on puisse imaginer, le petit humain s’entraîne comme un champion pour l’étonnante odyssée qui l’attend. Et il le fait selon une séquence bien précise et invariable, un programme que nous avons tous scrupuleusement suivi et qui fonde notre identité même.


Aux origines des sens

L’ontogenèse des sens humains, c’est-à-dire le processus développemental qui conduit à la maturité de nos systèmes sensoriels autour de 2-3 ans, nous est connue grâce à d’innombrables études anatomiques, physiologiques et comportementales.

La séquence d’acquisition des sens est facile à retenir, elle va pour ainsi dire du plus proche au plus lointain. Le fœtus est d’abord sensible au toucher, une capacité talonnée de très près par le sens du mouvement, suivie par les capacités chimico-sensorielles qui forment le goût et l’olfaction, puis des sens de l’équilibre (le sens dit vestibulaire) et de l’audition, et enfin en dernier la vision, qui demande encore quelques semaines postpartum pour achever d’être tout à fait fonctionnelle(2).


Toucher

Le cœur du fœtus se met à battre dès la 3ème semaine, mais les premiers signes de réponse à l’environnement sont documentés dès la fin de la 7ème semaine. On peut à ce moment enregistrer des réponses à la stimulation légère de la face, suivies par les paumes et la plante des pieds (11-12 semaines), puis le tronc (15 semaines) et progressivement le corps entier dans un processus qui s’achève autour de la 32ème semaine, mais qui est largement fonctionnel dès la 25ème.

Le fœtus ressent-il la douleur? La question est évidemment controversée. Si on peut observer des réactions de retrait lors de piqûres chez les grands prématurés et même in utero, les structures cérébrales pour ressentir la douleur semblent faire défaut et donc ces réactions pourraient tenir du simple réflexe. Il est plus ou moins admis par les spécialistes que quelque chose comme de la douleur pourrait faire partie du répertoire expérientiel du fœtus entre la 23ème et la 30ème semaine de gestation, mais très probablement pas avant la 29ème.

Gravité

Les organes vestibulaires, logés dans l’oreille interne, émergent précocement autour de 5 semaines, et les premiers mouvements spontanés du fœtus apparaissent dans les 6 à 10 semaines, mais ce n’est pas avant la 25ème semaine de grossesse qu’on obtient des signes clairs d’orientation spatiale et de sensibilité à la gravité. Le bébé est alors sensible aux mouvements de la mère, aux accélérations et décélérations.

Goût et odorat

L’odeur et le goût ont pu être étudiés par intervention directe sur la composition du liquide amniotique en y intégrant diverses flagrances. Le fœtus, en effet, n’a pas d’autres choix que de « respirer » et déglutir ce liquide dans lequel il flotte. Les bourgeons gustatifs prolifèrent dans la cavité buccale entre la 7ème et la 15ème semaine. Des recherches anciennes suggèrent que l’administration de saccarine et de cumin provoquent respectivement une augmentation et une diminution de la déglutition de liquide amniotique chez le fœtus, indiquant qu’il y aurait déjà, en fin de grossesse en tout cas, préférence pour le sucré sur l’amer(3). Chez les grands prématurés, à partir de 6 mois de gestation, il est très facile de mettre en évidence des réactions de plaisir ou de rejet à diverses odeurs et saveurs, leurs réactions motrices et expressions faciales laissant peu de doute sur leurs capacités à détecter et distinguer diverses substances chimiques.



Ouïe

L’audition se met en place autour du moment où l’appareil vestibulaire semble devenir fonctionnel, autour de la 25ème semaine. L’environnement intra-utérin est loin d’être un univers insonorisé: les sons extérieurs y sont certes atténués par les tissus et le liquide amniotique, mais les basses fréquences pénètrent aisément ces obstacles, et surtout ils sont, avec les os, de très bons conducteurs internes des sons corporels et de la voix de la mère.

Les cellules réceptrices de la cochlée achèvent leur développement peu avant la 30ème semaine, mais quasiment toutes les mères peuvent témoigner de réactions brusques du fœtus à des sons intenses et soudains au moins dès la 25ème semaine. Les études, de plus en plus précises, se sont intéressées à différents types de sons (variant la fréquence et l’intensité), utilisant des haut-parleurs, des micros posés sur l’abdomen ou des systèmes de vibration, et ont pu documenter des réactions entre 16 et 19 semaines(4). On estime que l’audition est largement fonctionnelle vers la 28ème semaine, les réactions plus précoces pouvant être liées à la perception tactile et vibratoire, qui dépend à la fois des systèmes somesthésiques et vestibulaires. Il faut également noter que, comme pour l’étude des autres sens, les découvertes dépendent largement de la méthode et des mesures utilisées, de l’intensité et du type de stimulation, et surtout de l’état de vigilance du fœtus au moment des tests, une variable très difficile à contrôler. Une stimulation répétitive entraîne un phénomène d’habituation qu’il est possible d’exploiter expérimentalement. Ainsi, chez des fœtus arrivant à terme, on peut démontrer qu’il y a sensibilité à différentes syllabes ou mélodies, et même à différentes voix et langages, les fœtus réagissant à des changements inattendus.

Vue

Il ne fait pas complètement noir dans l’utérus. Certaines intensités lumineuses peuvent en effet traverser la paroi abdominale et théoriquement frapper la rétine en développement du fœtus, notamment quand celui-ci commence à ouvrir les yeux à partir de 20 semaines. Si le système visuel reste immature chez le nouveau-né, et naturellement difficile à étudier, on a pu montrer des réactions cardiaques et motrices lorsqu’on approche, vers la fin de la grossesse, une lampe de forte intensité du ventre de la mère. Les nouveaux-nés et les prématurés ne sont certainement pas «aveugles». Leurs capacités visuelles et même attentionnelles sont déjà remarquables, et ne semblent pas submergées par la richesse extraordinaire des stimulations qui s’offrent à eux après leur longue expérience du monotone paysage intra-utérin.

Le luxe, le calme et la volupté, mais également le bruit et la fureur, sont des privilèges qui nous sont offerts avant même que nous entamions le décompte en années de nos vies, et dont le caractère primitif ne nous quitte en réalité jamais. Ne dit-on pas que  quelque chose nous «touche», que nous y «voyons» clair, que telle situation «sent» mauvais, qu’on va «s’entendre», qu’on «tombe» amoureux, ou encore qu’il faut «foncer» les «yeux fermés»(5)? De l’utérus à la salle de spectacle, les sens jouent pour nous une symphonie qui ne devrait jamais cesser de nous émerveiller. Notre monde social et verbal reste largement fondé sur nos impressions sensorielles, qui sont nos premières et nos plus précieuses acquisitions.

Sebastian Dieguez

Chercheur en neurosciences et neuropsychologue

Sebastian Dieguez est chercheur en neurosciences et neuropsychologue au Laboratoire des Sciences Cognitives et Neurologiques de l'Université de Fribourg, où il mène des recherches sur la conscience du corps, le bilinguisme et la représentation du hasard. Il écrit régulièrement pour le magazine Cerveau & Psycho et Le Temps. Il est l’auteur de Maux d’Artistes: ce que cachent les œuvres, 2010 et a co-édité Literary Medicine: Brain disease and doctors in novels, theater and film, 2013.

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