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A propos de la Fondation
Une histoire de dégoût
10
février
2021
Marlise Schläpfer Heilmann
Maman prend le petit frère par la main. Lui, le grand, se presse d’emboîter le pas de son père. Ils vont bientôt arriver chez les Camenzind...

Une tarte aux épinard ! Miam ou Beurk ? ©Shutterstock/beannshie

Maman prend le petit frère par la main. Lui, le grand, se presse d’emboîter le pas de son père. Ils vont bientôt arriver chez les Camenzind. Madame Camenzind les a invités pour le repas de midi : elle a dit qu’il y aurait du gâteau au fromage. Il s’étonne. Du gâteau pour midi ? Chez nous, à Berlin, on en mangeait le dimanche après-midi. Maman préparait toujours le gâteau la veille. Celui au fromage frais était son préféré. Mais ici en Suisse, tout est différent. Voilà seulement deux jours qu’ils sont arrivés dans ce village montagnard qu’il l’a aussitôt trouvé horrible. Les montagnes masquent le soleil presque toute la journée. Ce matin, il a dû aller à l’école pour la première fois. Les autres enfants n’ont pas arrêté de le dévisager, et lui n’a pas compris un traitre mot de cette langue bizarre. Papa avait pourtant dit qu’on parlait allemand ici, et qu’il se ferait vite des amis. Mais lui, il ne veut qu’une seule chose : rentrer à la maison, à Berlin.

Madame Camenzind les accueille chaleureusement et, s’essuyant sur son tablier à carreaux, les emmène directement dans la grande cuisine, où une longue table est dressée pour le repas. Ça sent bizarre… un mélange de fromage fondu et de lard. On ne voit nulle part de gâteau au fromage, ni même de crème chantilly. Les quatre enfants Camenzind entrent en trombe, suivis par Monsieur Camenzind, le collègue du père, enseignant lui aussi. Les invités s’attablent avec hésitation. Madame Camenzind annonce, « Pour accompagner le gâteau au fromage, j’ai préparé une tarte aux épinards. » Ces mots lui retournent l’estomac. Des épinards ?! Quelle horreur ! Lui, il adore les tartes et gâteaux. Mais les épinards ? Beurk ! Madame Camenzind plante une assiette devant lui… chargée d’un morceau de cette chose indéfinissable qui sent le fromage et d’un autre morceau de cette autre chose recouverte d’épinards tout verts et dégoûtants. Dans son élan, elle y dépose encore un petit tas de salade verte. Puis, ils doivent tous joindre leurs mains et baisser la tête. Monsieur Camenzind prononce le bénédicité, conclu d’un vif « Bon appétit ! », et tout le monde se rue sur les couteaux et fourchettes pour malmener le contenu de leur assiette.

Qu’est-ce qu’il est censé faire ?! Avec toute la précaution nécessaire, il met un petit morceau de ce truc indéfinissable dans la bouche. Ce n’est pas aussi dégoûtant que ça en a l’air. Presque comme les toasts Hawaï que maman prépare parfois. Mais sans ananas. Et sans cerise. « Je vois que ça te plaît », lui dit Madame Camenzind en hochant de la tête. Il acquiesce à son tour. Mais quoi faire de ces épinards, maintenant ?! Jamais il ne réussira à les avaler. Son petit frère, lui, joue avec son morceau de nourriture, le baladant d’un bout à l’autre de l’assiette, et annonce qu’il doit vite aller au petit coin. « Mais tu viens d’y aller à la maison », murmure sa maman, embarrassée. Madame Camenzind rit et lui indique le couloir. Le petit se laisse glisser de sa chaise, puis se précipite vers les toilettes. Lui, le grand, est le seul à remarquer que le morceau aux épinards a disparu de l’assiette de son frère. Mais, il ne peut pas, lui aussi, dire qu’il a besoin d’y aller. Maman lui lance un regard sévère. Avec dégoût, il introduit une feuille de salade dans sa bouche et la fait rouler d’un côté à l’autre avec sa langue. C’est huileux et aigre. Il mâche, remâche et finit par l’avaler péniblement. C’est infect. Ça passerait mieux avec du sucre. Mais il n’y a pas de sucrier sur la table. D’une manière ou d’une autre, il va bien falloir qu’il avale ce truc visqueux. Mais, pour l’amour du ciel, que va-t-il faire de ce bout aux épinards ? Il implore sa mère du regard. Elle le sait pourtant, qu’il n’aime pas les épinards. Mais elle s’entête à fixer son assiette d’un air pincé. Il gigote nerveusement sur sa chaise. Sa chemise tout bien repassée est trempée de sueur. Le cuir de son short lui colle aux cuisses. Si seulement il pouvait se rendre invisible. « Mange maintenant, avant que ça ne soit froid », lui ordonne son enseignant de père. Tous les enfants Camenzind en réclament encore. S’affairant à les servir, Madame Camenzind laisse tout d’un coup un morceau glisser de sa spatule. Il tombe par terre. Monsieur Camenzind se baisse. Les enfants ricanent. Maman et papa gardent les yeux rivés sur leurs assiettes. C’est maintenant ou jamais ! Il saisit rapidement le morceau aux épinards, l’enroule et l’enfonce dans sa poche. Avec toute cette agitation, personne n’a rien vu.

Les adultes se serrent la main au moment de se dire au revoir. « Merci de tout cœur, c’était formidable », s’exclame maman. Et sur le chemin du retour, elle dit aux garçons : « C’était un peu particulier, mais pas si mal, finalement. » Lui, il garde sa main devant la poche renflée de son short. Heureusement, le cuir retient l’humidité. Il se le jure : jamais, jamais de la vie, il ne mangera de cette chose aux épinards ! Il veut juste rentrer le plus vite possible à la maison. À Berlin.

Marlise Schläpfer Heilmann

(Traduit depuis l’original en allemand)

        

Cette nouvelle a reçu le troisième prix ex aequo du concours de nouvelles « Des mots sur le dégoût » organisé par l’Alimentarium à l’automne 2020.

Marlise Schläpfer Heilmann
Oberentfelden, Switzerland
Lauréate du concours d’écriture de l’Alimentarium « des mots sur le dégoût ».
Marlise Schläpfer Heilmann a grandi en Suisse orientale. Après avoir vécu dans différentes régions de Suisse et d’Allemagne, elle réside aujourd'hui en Argovie, la patrie de ses ancêtres maternels. Dès qu’elle sut écrire, elle rédigea lettres et journaux intimes. Depuis sa retraite, elle écrit également des chroniques, des nouvelles et textes autobiographiques. Elle participe ici pour la première fois à un concours d’écriture.

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