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A propos de la Fondation
Regards d’artistes
Rassasié ou saturé?
20
janvier
2015
Veeranganakumari Solanki

Cultures, cuisines et habitudes alimentaires foisonnent en Inde. L’exode rural, l’urbanisation accélérée et une agriculture en mutation composent la trame d’œuvres imaginées par quatre artistes indiens,  révélatrices des comportements alimentaires de leurs compatriotes.

©Victoria Miro Gallery London

Les politiques alimentaires ont très souvent été au cœur de rapports de force, entre idéaux démocratiques et impératifs capitalistes, qui ont marqué l’histoire mais aussi favorisé l’éclosion et la perpétuation d’habitudes alimentaires mais aussi de famines. Plus ou moins consciemment, nous en subissons les conséquences au quotidien. La preuve avec les différents styles de vie et de consommation ainsi que les flux migratoires qui caractérisent l’Inde. Quatre artistes indiens – N. S. Harsha, Sunoj D., Subodh Gupta et Arunkumar H.G. – ont vu dans ces bouleversements sociaux matière à réflexion. Que signifient les termes rural et urbain ? Comment définir le développement et le déclin ?  Autant de concepts que leurs œuvres décortiquent afin de mieux éclairer les préoccupations alimentaires de leurs contemporains.


Rituels et communautés, N. S. Harsha

L’exode de paysans vers la ville est avant tout lié au désir de ne plus être exclu d’un monde globalisé. Une transgression par rapport aux schémas traditionnels qui se traduit par des changements extérieurs visibles. Les habitudes alimentaires elles, demeurent cependant le garant des origines. Dans ses tableaux et ses installations peintes, N. S. Harsha met en évidence les caractéristiques individuelles qui composent les groupes sociaux en soulignant leurs particularismes. Volontairement symétriques tels un rappel des règles, ses œuvres fourmillent de détails qui racontent, avec humour, la variété des croyances et des rituels indiens. Le système des castes sociales ainsi que les organisations alimentaires mondiales en prennent pour leur grade.

L’art indien de la miniature vit une renaissance grâce à N.S. Harsha  pour qui ce format minutieux et narratif permet de faire passer une multitude de messages. Adapté au format monumental, cela donne Leftovers (Restes), une installation sans fin qui décrit un repas communautaire typique du sud de l’Inde au travers de ses reliefs; des aliments entamés, des tâches de lait caillé ou des épluchures, disposés sur des feuilles de bananier. Si les convives en sont absents, ils sont par contre multiples et différents dans le tableau Humanised Future (Futur humanisé) où ils partageant sereinement un repas avec des animaux, autour d’un arbre central.

 

Campagnes consommées, Sunoj D.

Les terres agricoles de l’Inde, soit plus de 60% des sols, sont menacées par le développement urbain. Une réalité qui préoccupe l’artiste Sunoj D. dont les travaux explorent les dangers qui guettent le monde rural en proie à la modernisation. Alignement de plants de riz, amoncellement d’assiettes sales, sacs de graines, feuillage et représentations aseptisées de la campagne forment les motifs essentiels de son œuvre. Bien que privée de présence humaine visible, cette dernière évoque aussitôt l’action de l’Homme dans une nature qu’il s’approprie, aménage et finalement détruit.

Ses œuvres, des installations interactives ainsi que des peintures et des dessins riches en détails, racontent les effets néfastes de l’urbanisation. Ainsi, dans Urban Farmland Project (Projet d’agriculture urbaine) et When you Watch Them Grow…2 (Lorsque tu les regardes pousser…N°2), le spectateur est délibérément confronté à des fermes abandonnées en raison du développement urbain. Sunoj D. cherche à provoquer une prise de conscience chez les citadins lorsqu’il fait pousser du riz en pots dans un appartement ou lorsqu’il les incite à disperser des boulettes de graines sur des terrains vagues. Les dangers liés à la disparition des zones rurales n’en deviennent que plus palpables, de l’atteinte à la santé des nantis du fait de la consommation de produits contaminés aux suicides des fermiers en passant par la famine et la ruine des plus pauvres. Une cascade d’effets générés par le cercle vicieux de la société de consommation, qui  affectent les récoltes et l’approvisionnement et provoquent la pénurie.


Cuisines, ustensiles, développement économique, Subodh Gupta

Dans n’importe quelle société, chaque foyer alloue un espace particulier à la cuisine. Celle-ci en dit long sur le statut social de ses utilisateurs. On peut le déterminer d’après le genre de nourriture consommée et d’ustensiles ou de vaisselle utilisés. L’œuvre de Subodh Gupta, faite d’installations, de sculptures et de peintures, explore le lien entre cuisine et transformation économique, notamment en observant l’utilisation de chaque objet présent dans les foyers indiens. Natif du Bihar, Etat qui avait autrefois le taux de migrants le plus élevé en Inde, Subodh Gupta se sert d’ustensiles ou d’objets associés à la migration, tels que boîtes à lunch en acier, assiettes, gourdes, casseroles et seaux à lait. Ils sont quasiment devenus la marque de fabrique de l’artiste. Ainsi, Two Cows (Deux vaches) figure une paire de vélos transformés en un système de livraison de lait frais à domicile. Dans son installationMy Family Portrait (Mon portrait de famille), l’artiste recrée la paroi typique d’une cuisine indienne avec ses ustensiles suspendus dont la bague d’étanchéité d’un autocuiseur. Dans sa série de peintures la plus récente Note to Self (Note à soi-même), Subodh Gupta crée des tableaux à partir des restes de repas qu’il a dégustés dans différentes villes du monde. Ces œuvres, en pointant ce qui est global de local, démontrent comment les flux migratoires et le développement économique influent sur les habitudes alimentaires et de consommation.

 

Consommation esthétique et génétique, Arunkumar HG

 

Villes et campagnes devraient pouvoir coexister sur la base d’une relation faite de compréhension mutuelle et de respect des espaces. Une topographie idéale qui a été détruite tout comme a été rompu le dialogue que devaient entretenir ces deux mondes. La faute en revient aux dérives scientifiques de l’agriculture génétiquement modifiée et aux exigences d’un cadre de vie au confort moderne. Arunkumar H. G. a grandi dans une ferme dans la chaîne de montagnes de Sahyadri (ouest de l’Inde). Il y a été le témoin des changements qui ont affecté la vie et l’environnement de cette région à l’écologie fragile. D’après l'artiste, agriculture et environnement sont inséparables. A travers son œuvre, il questionne les effets et la durabilité des produits nés d’une agriculture déconnectée de la nature. Issus de la biotechnologie et du génie génétique, ils arborent une esthétique attrayante qui stimule la consommation.

Au fil du temps, l’agriculture est devenue de plus en plus dépendante du marché. La demande en produits de consommation dépasse largement les besoins de base, obligeant les paysans à utiliser des engrais chimiques afin d’augmenter la productivité des sols. Tandis que des gerbes de blé poussent sur la table d’une salle à manger dans l’attente d’être récoltées, un espace aménagé à l’écart accueille un repas traditionnel où les plats portent les noms des produits chimiques utilisés dans l’agriculture : Bhumi ki Khurakh (Le régime de la terre) et Bhu-janalay (Le dîner de la terre) expriment les préoccupations de l’artiste en matière d’écologie et développement durable. Tout comme les milliers de bouchons en plastique de sa dernière œuvre, Droppings and the Dam (Damn), qui composent un paysage parfait alors qu’ils constituent une menace pour lui. Ces œuvres cherchent à démontrer que sans biodiversité et autosuffisance, il n’y a pas de salut à attendre des politiques de distribution alimentaire et des marchés économiques.

Veeranganakumari Solanki

Consultante en art, écrivain

Veeranganakumari Solanki vit à Mumbai en Inde. Elle travaille comme conseillère en art indépendante et écrit sur l’art.

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