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A propos de la Fondation
Potagers urbains
Le potager de Hu Fang
20
janvier
2015
Hannes Grassegger
Hu Fang, star du monde artistique chinois, cultive son petit jardin au cœur de Guangzhou, mégapole industrielle, berceau de l’expérience capitaliste chinoise. Sortis d’un sol souillé par une pollution croissante, ses légumes symbolisent ses visions d’avenir d’une société à la croisée des chemins.
©Hannes Grassegger

L’histoire a commencé en 2012, à la foire Art Basel. Dans le cadre d’un débat public, l’artiste chinois Zheng Guogu présente quelques photos d’un champ, non loin de Guangzhou, au beau milieu de la plus grande agglomération urbaine de Chine, située dans le delta de la rivière des Perles. Lieu d’où a jailli la révolution industrielle et où vivent actuellement 45 millions d’habitants. Si la pollution des sols est une réalité dans tout le pays, l’on trouve sans aucun doute ici les plus contaminés d’entre eux. Pourtant, les photos renvoient l’image d’un paradis. J’y vois des plates-bandes avec à l’arrière-plan des collines et des lacs. «Il s’agit d’un nouveau projet», m’explique Zheng, sans pouvoir m’en dire davantage. Il précise toutefois que son ami Hu Fang vit désormais là-bas.

 
 

Des hippies en Chine ?

J’étais intrigué. Hu Fang, artiste chinois de renom, star de la sphère intellectuelle et artistique du pays, était devenu paysan et cultivait désormais une terre aussi souillée que peut l’être le sol d’une décharge ? Une symbiose entre l’art et l’agriculture en Chine? Serait-ce dans ce pays le signe d’un bouleversement de la conception de l’agriculture comme nous l’avons vécu en Occident dans les années 1970, lorsque des philosophes, des hippies et des paysans lancèrent le mouvement écologique et modifièrent notre vision de la campagne et de la ville? L’histoire serait-elle en train de se répéter en Chine? Mais est-il seulement possible d’établir une quelconque comparaison entre la Chine et d’autres pays?

 

Enrichis-toi ou meurs !

La berline noire se déplace sans bruit entre les usines désaffectées. Le brouillard nocturne de cette fin d’été se dissipe lentement. A huit heures du matin, le calme règne encore dans le Creative District de Guangzhou. La nouvelle classe des entrepreneurs chinois vient tout juste de se réveiller.

 
 

«Get rich or die tryin’», tel est le titre qu’un jeune type rondouillard a demandé hier soir au groupe de karaoké qui se produisait dans l’un des hangars reconvertis. Il en connait les paroles par cœur. Deux jeunes femmes qui l’ont rejoint d’un bond sur scène se déhanchent façon Gangnam Style. Le public pousse des hurlements et la bière coule à flots dans la moiteur de ce dimanche soir, au Creative Industry District, quartier plébiscité par les agences, studios, bars et autres galeries. Sur la terrasse du toit, des gamins sifflent du champagne. Glace pilée. Tenues tendance. Jambes fuselées. Rires. On se croirait dans une pub. Les paysans d’hier ont investi la plus grande zone urbaine du monde.

 
 

Légumes frais, le privilège des nantis

Hu Fang m’a trouvé un véhicule et une chambre pour la nuit dans ce quartier. Une sorte de cours préparatoire à l’état des lieux de la Chine de l’ère industrielle et à la deuxième leçon qui va suivre. Hu Fang et moi allons faire une chose habituellement réservée aux richissimes Chinois et aux cadres supérieurs du Parti: manger des produits cultivés dans un jardin privé.

Nous franchissons le portail d’entrée. La présence de baraques de chantier nous signale que ce «parc des créateurs» vient d’être achevé. Dans la brume matinale, le quartier des affaires de Guangzhou offre un panorama remarquable. L’ancienne ville de Canton compte aujourd’hui 13,5 millions d’habitants. La climatisation bourdonne dans la voiture. Silencieux, le chauffeur prend la direction de Shenzhen où le gouvernement a lancé son grand projet au début des années quatre-vingt.

 

Paysans d’hier plongés dans une urbanisation tentaculaire

Au sud de la Chine, non loin de la métropole commerçante et indépendante de Hongkong, les collines de l’ancien port de pêche de Shenzhen ont été rasées. La mèche de la bombe capitaliste fut ensuite allumée. Avec pour conséquence l’explosion démographique de Shenzhen dont la population est passée de 30 000 à 10,5 millions d’habitants, soit une croissance de 34 900% en l’espace d’une trentaine d’années. Les dirigeants chinois aiment ce genre de chiffres. L’expérience fut élargie aux alentours de Shenzhen. Nivellement et remblayage permirent de gagner de plus en plus de terrain pour la construction d’usines, dont certaines furent ensuite démolies pour en édifier de plus grandes. La région devint l’«atelier du monde». Shenzhen et Guangzhou font aujourd’hui partie de la zone économique du delta de la rivière des Perles, un réseau urbain en prolifération constante comptant plus de 45 millions d’habitants. Los Angeles fait figure de confetti en comparaison.

Hu Fang me dit que son champ se trouve entre Guangzhou et Shenzhen. Nous roulons depuis une demi-heure sans avoir quitté Guangzhou. Impossible d’imaginer des champs par ici.

Aujourd’hui, l’habitat des mégapoles comme Shanghai, Wuhan ou Pékin se compose essentiellement d’anciens paysans. Dans leurs nouveaux champs, ils ont d’abord planté des usines puis des tours d’habitation. Ce sont maintenant les autres, des personnes indéterminées, qui cultivent la terre. 

Les riches Chinois disposent de leurs propres fermes biologiques. Il s’avère que seuls les millionnaires et les cadres supérieurs du Parti s’approvisionnent en produits alimentaires dont la qualité est au-dessus de tout soupçon grâce à leurs sites de production privés, gardés confidentiels.

 

Fraudes et doutes empoisonnent le quotidien

La République populaire est ébranlée depuis une dizaine d’années par des scandales alimentaires. Il s’agit du problème le plus important que les Chinois doivent surmonter au quotidien: personne ne fait plus confiance aux produits alimentaires. Comme aucun organe de contrôle indépendant n’existe dans une dictature, la qualité de la nourriture chinoise en fait les frais. Douter de tout, c’est le prix que chacun doit payer pour l’essor du pays. Qu’il s’agisse d’une invitation chez des amis ou d’une sortie au restaurant, le doute est omniprésent: l’on craint l’intoxication, résultat de falsifications et de tromperies. Le doute ronge le moral. Aucune aide n’est à attendre de personne. Ni des dieux, ni de l’état, ni des bons conseils des amis, ni des applications de smartphone sur le thème de l’alimentation. Au final, tu es seul à décider quoi manger.

 

La voiture sillonne la ville qui s’étend à perte de vue. Au bout d’une heure, les bâtiments sont moins hauts, la route plus étroite avec ses quatre voies. Une charrette tirée par un âne. Des arbres. Nous bifurquons vers la gauche. Une barrière s’ouvre, un garde nous fait mollement signe de la main en direction d’un petit village, vers un lac couvert de nénuphars autour duquel des retraités se promènent à pas lents. Le nouveau village de Guwei, datant de quelques années seulement, est né d’un déplacement forcé de la population. Pour faire place à de nouvelles constructions, les paysans ont dû quitter leurs terres et s’installer dans des immeubles.

 

La maison de Hu Fang

Nous nous arrêtons devant une petite maison mitoyenne. Surgit Hu Fang, en marinière rayée. Il est mince, avec un visage rond aux pommettes saillantes et ses cheveux sont coupés courts. «Je suis content que tu sois venu.» Il sourit. «Le trajet a été long, hein? Entre donc !»

Je lui avais préalablement demandé si nous pourrions cuisiner ensemble pour tester les produits de son jardin. Une expérience commune. Il m’avait répondu que le projet n’en était qu’à ses débuts mais que je pouvais venir le voir.

En ouvrant la porte du garage, on découvre des sculptures et de simples étagères recouvertes de livres courant le long du mur du fond. Nous montons à l’étage. La maison regorge d’œuvres d’art, accrochées aux murs, disposées sur des meubles ou installées à même le sol. Au premier étage, une guitare électrique est appuyée contre le mur de la chambre d’amis. La maison semble neuve. Dans un bureau, des Mac portables et d’autres ordinateurs.

Tout en haut, une cuisine à ciel ouvert occupe la terrasse. «C’est ici que nous ferons tout à l’heure la cuisine», dit Hu Fang, «en rentrant du potager. Mais prenons d’abord le petit déjeuner et allons ensuite faire un tour au marché. Tu fais du vélo ?»

 

Un peuple aux racines paysannes

Nous nous arrêtons au restaurant communautaire, une halle avec une cuisine en plein air. C’est là que les villageois prennent leur petit déjeuner avant d’aller au travail. La place du marché est juste à côté. La nourriture y est très bon marché. Cinq yuans pour du riz ou une omelette. Nous buvons du thé vert. «Tout le monde se connaît, ici», précise Hu Fang. «Nous, les artistes, nous sommes des marginaux dans le village.»

Comment Hu Fang a-t-il bien pu atterrir ici ? «J’ai grandi dans une ville. Toutes les familles chinoises ont cependant des racines paysannes qui datent de l’époque antérieure à la modernisation du pays. Les bouleversements actuels de la société constituent pour chacun un défi. La grande question, pour moi, c’est de comprendre le sens véritable de la modernisation que l’on tend à assimiler à l’urbanisation...»

Dehors, il commence à pleuvoir. «J’ai souvent entendu dire que plus personne en Chine ne voulait être paysan aujourd’hui», observé-je. Hu Fang me regarde, l’air interrogateur. «Que sommes-nous réellement aujourd’hui ? J’essaie toujours d’élucider ce point: nous devons comprendre comment nous vivons réellement. Nous vivons dans une société qui considère son environnement en termes matérialistes.» «Ce faisant, la véracité de la situation est occultée car tout ce qui est matériel incarne forcément beaucoup mieux le réel», estime Hu Fang. «L’art doit permettre de cultiver la perception de cette réalité. Et manger peut être assimilé à une démarche artistique, une technique pour appréhender la réalité.»

 

La nourriture, pas que du carburant

«Ainsi, pourquoi avons-nous en Chine ce qu’il est convenu d’appeler une culture culinaire ? Pourquoi la nourriture n’est-elle pas seulement quelque chose de matériel, uniquement destiné à remplir notre estomac? Je crois que cette matérialité n’est que la porte menant à autre chose. Vers une dimension complètement différente de la nourriture, abstraite mais cependant vitale.» Les paysans déplacés cultivent maintenant leurs petits jardins privés.

«Quel est toutefois le rapport avec le nouveau village de Guwei ?» Hu Fang affirme qu’en Chine, on vit dans un état d’alerte permanent. Rien ne résiste à l’ivresse du changement. C’est pourquoi il est nécessaire de trouver un mode de vie qui permette de s’y adapter. «En observant les villageois qui cultivent ici leurs petits lopins de terre, nous constatons qu’ils ont trouvé le moyen de perpétuer leur culture.» En tentant de cultiver de petites parcelles dans les espaces verts de la ville artificielle, les paysans déplacés les restituent à la nature.

 

Philosophie chinoise du changement

Le projet de Hu Fang a pour objectif un réaménagement mental. «En Chine, la plupart de nos préoccupations quotidiennes n’ont rien à voir avec la consolidation de nos vies ici et maintenant ou avec l’édification de murs encore plus solides. Nous envisageons plutôt de nouvelles voies pour mieux progresser quand cela devient nécessaire. Cela nous ramène auDao De Jing de Lao Tseu. Cet ancien ouvrage philosophique traite du changement. La seule constante est le changement permanent. De là est née l’idée que l’être humain ne doit pas bloquer les énergies mais les canaliser ou les utiliser pour progresser. Et c’est exactement ce qui importe à nouveau aujourd’hui.»

La pluie a diminué. Hu Fang observe des paysans qui mènent leur bétail. «Pense aux bouleversements dus à l’industrialisation de l’agriculture. Les tâches de ceux qui travaillaient la terre ont été transformées, provoquant des changements dans la structure des villages et de la société. L’importance culturelle du monde rural dépasse la simple fonction de remplir l’estomac des gens.»

 

Décortiquer la nature prédatrice du capitalisme

«Veux-tu dire que notre identité, notre rôle dans la société prend racine dans la terre ?»  Hu Fang reprend un peu d’omelette. «Nous sommes en pleine phase d’industrialisation qui transforme la campagne en usine ou en terrain de spéculation. Il s’agit de tirer un profit maximum de la terre. C’est comme ça que nous perdons la campagne et avec elle, notre terre.»

Il ne pleut plus. Je suggère d’aller voir son champ. Hu Fang acquiesce d’un signe de tête. Nous achetons d’abord un peu de viande et de fruits au marché puis nous quittons le nouveau village de Guwei, traversons la route à six voies et arrivons dans un espace vert ressemblant à un parc.

 

Une réserve naturelle pas si préservée

Nous traversons la réserve naturelle. Des champs, des exploitations horticoles, une piste cyclable, propre et toute neuve, des lacs entourés de barrières. Le gazouillis des oiseaux, le silence, des nuages. L’air est lourd, chargé du parfum suave de la végétation. Nous nous arrêtons un instant. «Regarde ce tas d’ordures», me montre Hu Fang, «il y en a partout par ici. Les gens pensent que cela fait partie du sol.»

Au cœur de la réserve naturelle, nous nous arrêtons devant un chantier où des ouvriers construisent une série de villas impressionnantes. «Nous y sommes !», lance Hu Fang en descendant de vélo. L’ami qui lui a proposé ce champ s’est enrichi grâce à une chaîne de restaurants pour grandes réceptions. Hu Fang ne sait pas exactement comment ce dernier a fait pour acheter du terrain ici, au beau milieu d’une réserve naturelle, pour y passer ses vacances.

«Nous avons réfléchi à sa proposition pendant environ dix-huit mois. Puis nous nous sommes rendu compte qu’en plantant quelque chose précisément ici, nous allions soulever toutes sortes de questions intéressantes. Il ne s’agit pas pour nous de rentabiliser ce terrain, il doit nous aider à travailler à une meilleure perception de notre projet. Ce dernier a besoin d’une base concrète, un substrat véritable à partir duquel forger un jugement.» Nous jardinons tout en demeurant attentifs à la façon dont cela influence notre perception.

Vitamin Creative Space, le champ de Hu Fang, n’est pas visible au premier coup d’œil. Quelques sillons et un portail en bois au cadre déglingué délimitent une aire de la taille d’un terrain de handball.

«Ce jardin représente comme une communauté où toutes les plantes sont en relation les unes avec les autres», explique Hu Fang. «En cultivant et en jardinant s’établit une sorte de communication avec les plantes et la terre. Pour moi, c’est une façon de faire le lien avec les conditions de vie de l’être humain. Une chose que nous négligeons de nos jours. Nous ignorons le fait que nous sommes issus du sol, qu’il nous a en quelque sorte “élevés”. Nous avons perdu le contact avec la terre. Nous ne savons plus d’où nous venons. Quand nous travaillons au champ, ici, nous devons apprendre à coexister avec ce sol.»  
Hu Fang désigne le champ de la main. «Notre projet cherche à élaborer une perspective organique. Nous devons entrer en contact avec cette terre sans être obligés de produire quoi que ce soit. Nous jardinons et nous observons comment se forge notre perception. Ce champ, ici même, est tout sauf abstrait.»

 

Le champ devient un champ d’expérimentation culturelle

Je commence à réaliser en quoi consiste le projet de Hu Fang : il tente une approche philosophique de la société autour du processus du jardinage. Je lui demande s’il se situe dans un contexte bio. Hu Fang répond par la négative: «Les labels “bio” et “organic” sont des promesses. Et ces termes se vident de leur sens dès qu’il s’agit de faire des affaires. Cela tourne alors à la propagande et à la publicité, réduisant tout à néant.» Le modèle bio se situe dans le prolongement exact du principe de la vente et de l’achat qui a éloigné l’homme de la terre. «Mais si le bio devenait un moyen de restructurer ton existence ? Une solution pour devenir indépendant par rapport au système ?» Le produit créé dans une perspective organique doit bien posséder une sorte de lien avec la terre. Ce n’est pas seulement un légume dépourvu de pesticides.

Réfléchir au rôle de l’alimentation dans la société, une tendance actuelle en Chine.

Hu Fang me montre une prairie située en contrebas, près de l’accès à la propriété. Quand la résidence de vacances de son ami sera construite, c’est là qu’il cultivera son champ. Il sera partagé en trois: un jardin, une cuisine au milieu et une bibliothèque attenante avec un espace d’exposition. Combiner alimentation et pensée est apparemment à la mode en Chine. J’y ai souvent retrouvé cette alliance qui se concrétise aussi dans la cuisine de Hu Fang.

 

L’exil campagnard de la Révolution culturelle

Fang poursuit : «Notre idée était de ne pas interrompre le flux entre les diverses activités. La cuisine fonctionne comme un lien entre les espaces nécessaires  présents ici. Pour mieux comprendre notre projet, pense à l’histoire récente de la Chine. Pendant la Révolution culturelle, l’état a forcé les intellectuels à partir à la campagne. Celle-ci était devenue un lieu de terreur pour la plupart d’entre eux. Quand nous avons aménagé notre champ, mon ami Zheng Guogu n’a pas pu s’empêcher d’en rire: “Voici venu le moment où les intellectuels s’installent de leur plein gré à la campagne.ˮ»

Il me montre des coquilles d’œufs dans la terre. «Nous voulons expérimenter simultanément plusieurs méthodes de culture. Voici une parcelle amendée avec du compost. La question primordiale est de savoir comment revitaliser la terre, la rendre fertile à nouveau. En raison d’une exploitation intensive et de l’usage de produits chimiques, la terre est dure, comme si elle était gelée. Ce que tu vois ici résulte d’un processus de réactivation qui dure depuis près d’un an et demi. Il faut se concentrer sur la terre elle-même.»

 

Etudier la fertilisation en Autriche

Je demande à Hu Fang d’où viennent ses méthodes. «Nous avons pris l’avion pour l’Autriche, pour aller voir Sepp Holzer, un paysan de montagne.» Hu Fang rit. «En découvrant ses terres, j’ai d’abord eu un choc. Tout était … (il désigne un coin envahi par les mauvaises herbes) comme ça. Ensuite Josef, le fils de Sepp Holzer qui s’occupe maintenant de la ferme, nous a fourni quelques notions de base sur la terre et la région. Chez lui, quand tu cueilles quelque chose, tu te rends compte que tout est comestible. Cela rend l’influence de l’homme encore plus tangible. Mais en même temps, la démarche laisse libre cours à la nature. Le niveau d’harmonie atteint est différent de celui que nous avons appris à vouloir atteindre.»

Vers six heures et demie du soir, nous repartons à vélo vers la maison de Hu Fang.

 

«Bien manger, c’est atteindre le Ciel»

Nous nous mettons à laver, à éplucher et à couper les légumes que nous avons rapportés sur le toit-terrasse de la maison de Hu Fang.

«Je pense que nous vivons à une époque où nous commençons à réaliser que les modifications alimentaires se répercutent dans notre corps», dit Hu Fang tout en faisant la cuisine. «Manger est une métaphore de l’existence physique des êtres humains, de leur qualité de vie. Le dicton chinois qui dit “Pour l’homme simple, bien manger, c’est atteindre le Cielˮ, peut aussi être compris comme une revendication adressée au gouvernement qui est censé s’en occuper.»

«Si manger est une métaphore de notre qualité de vie, c’est vraiment une revendication de grande ampleur», remarqué-je. «C’est vrai», répond Hu Fang. «Demeure la question de savoir comment impliquer des individus dans un projet collectif, de leur plein gré, sans craindre que l’individualisme n’affaiblisse la collectivité. Pour en revenir à la culture culinaire chinoise et aux bouleversements actuels de la société, je trouve intéressant qu’un mouvement focalisé sur la nourriture se développe maintenant comme une sorte de vague, entraînant aussi la jeunesse.»

 

L’alimentation, expression d’un dialogue et non d’une hiérarchie sociale

Il racle la poêle où il fait revenir de la viande, du gingembre et du chili puis réduit un peu la flamme. «Les gens ne se soucient généralement que d’eux-mêmes. Leur propre sécurité est la seule chose qui compte. Exactement comme certains personnes du gouvernement qui exploitent leur propre ferme biologique. La question que je me pose est la suivante : comment faire pour de nouveau concevoir la nourriture comme un dialogue quotidien entre notre environnement et nous, et non pas comme l’expression d’une structure hiérarchique ? C’est pourquoi les aliments bio devraient être moins chers. Mais comme ils sont prisés…» Il fait sauter d’autres ingrédients et les met de côté. «… ils coûtent plus cher. La solution ne dépend donc pas du produit lui-même mais d’une conception de l’alimentation à laquelle chacun pourrait prendre part.»

 

Le bio, juste un label qui fait vendre

«Penses-tu que c’est le point faible du système bio occidental ? Il a été transformé en une industrie pour simplement remplacer le modèle précédent ?», lui demandé-je. «Exactement», répond Hu Fang, «ce système peut trop facilement dégénérer en stratégie et perdre de vue les véritables objectifs.»

Renoncer au luxe pour mener une existence moralement honnête?

«Mais il y a justement un regain de confiance dans ce système», dis-je. «Il ne s’agit pas du tout de faire confiance à quelqu’un», dit Hu Fang, «mais de savoir si tu peux faire confiance à la terre et à la nourriture. Au lieu d’instaurer un système de confiance entre les personnes – trop vulnérable par rapport au pouvoir et à la stratégie – chacun devrait instaurer la confiance entre soi-même et la terre, le sol.»

Les feuilles vertes humides grésillent dans la poêle. Les bols remplis de divers aliments s’alignent sur la table.

«La stratégie du projet consiste donc à restaurer la confiance dans les sols? », demandé-je. «Ce n’est pas une stratégie mais un objectif», dit Fang. «Les contenus sont essentiels. Si l’on est en contact avec le sol, on est aussi en mesure d’opérer un retour sur soi et d’identifier les besoins indispensables. C’est comme en cas de maladie. Est-il préférable de comprendre d’abord sa maladie ou bien de mettre en place un réseau social avec d’autres malades ? Le fait d’être en réseau ne guérira pas la maladie. Cela revient toujours à un problème individuel et à la question de savoir si nous voulons vraiment l’aborder.»

Dans une lettre, Hu Fang cite J.D. Salinger : «L’agriculture n’est pas seulement un moyen de produire des aliments; c’est aussi une approche esthétique et spirituelle de la vie qui conduit en fin de compte à la culture de l’être humain», The Catcher in the Rye (L’Attrape-cœurs).

La nuit tombe. «Il existe encore un autre aspect de la culture chinoise que résume un écrit de Confucius : “Je préfère renoncer au poisson si un bambou pousse chez moi.” Le bambou symbolise une existence moralement honnête. Cette sentence signifie donc que je préfère mener une existence honnête même si je dois renoncer pour cela au luxe de manger du poisson.» Il se tourne vers moi, pose deux bols sur la table et me sert de la soupe.

«On prend une bière? », lui demandé-je. «Bonne idée», répond Hu Fang en se dirigeant vers le réfrigérateur.

Hannes Grassegger

Journaliste, auteur

Hannes Grassegger a étudié les sciences économiques à Berlin et à Zurich. Aujourd’hui, il est rédacteur en chef du magazine REPORTAGEN et écrit des articles entre autres pour les hebdomadaires Magazin der Süddeutschen Zeitung, Die Zeit et Das Magazin.

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