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A propos de la Fondation
Regards d’artistes
La vie opulente
14
mai
2014
Andreas Kohli

Ses photographies rappellent des peintures du XVIIe siècle : Katharina Lütscher rend aux aliments leur beauté d’origine.

Interview de l’artiste Katharina Lütscher par Andreas Kohli

Katharina Lütscher, vous photographiez depuis quelques années des aliments et  des personnes de façon très spécifique. Vos clichés rappellent d’emblée les toiles hollandaises du XVIIe siècle.

Oui, en effet. Enfant, les tableaux anciens me plaisaient déjà beaucoup. A l’adolescence, j’ai passé un an à Haarlem, en Hollande, dans le cadre d’un  échange scolaire. J’y ai alors vu des toiles du peintre hollandais Frans Hals. Cela m’a peut-être influencée.

Vos photographies copient-elles les grands maîtres ?

J’aime beaucoup l’atmosphère de ces tableaux anciens, ces pièces obscures avec d’infimes sources de lumière. Avec ces volumes plongés dans la pénombre et leur lumière parcimonieuse, ces tableaux dégagent une sérénité incroyable que l’on ressent en les regardant. Cette sérénité imprègne aussi mon travail en atelier, c’est très beau. Je ne réalise pas des vanités classiques, ce type de nature morte traitant du caractère précaire de la vie ; je montre plutôt la beauté individuelle et la plénitude de la vie.



Comment faites-vous pour éclairer ainsi les objets que vous photographiez ? 

Je m’inspire de la situation du XVIIe siècle, avec ces pièces sombres percées de petites fenêtres par où la lumière pénètre à peine. Je reconstitue les mêmes conditions dans mon atelier, plongé dans l’obscurité, et je travaille avec un flash dont je réduis considérablement le champ lumineux. L’éclairage et la profondeur de champ sont extrêmement importants pour un effet optimal au niveau des surfaces.

Qu’est-ce qui vous a orientée vers ce thème de la nature morte ?

J’aime bien manger et je possède beaucoup de livres de cuisine. Les illustrations de nombreux livres montrent à peine les aliments, photographiés comme de petites bouchées sur fond blanc. Mais pour moi, manger a quelque chose de voluptueux, de coloré et d’odorant. Les images des livres de cuisine me font souvent l’effet contraire, comme des illustrations médicales glacées. Mon projet photographique est né de d’une impulsion opposée, du désir de montrer les fruits et les légumes dans leur propre beauté naturelle.

Comment choisissez-vous les sujets ?

Tout à fait spontanément. Je vais au marché ou chez les marchands de légumes turcs. Je choisis souvent des fruits et des légumes aux formes particulières qui ne correspondent pas aux normes des produits industrialisés. L’autre jour, par exemple, j’ai trouvé de très beaux citrons.

Sur les photos, vos aliments ont toujours l’air très frais contrairement aux anciens tableaux des grands maîtres qui évoquaient souvent la dégradation et la mort.

Oui. Ce qui m’intéresse, c’est le côté juteux, l’abondance des arômes et des couleurs. J’illustre la vie exubérante et exaltante. J’apprécie aussi la multiplicité des fruits, leur beauté spécifique. La nature produit des choses merveilleuses. 
Je déteste la tendance à la standardisation des aliments, ce caractère artificiel des produits. Mon travail est une réaction à l’encontre de cette évolution. Le secteur alimentaire, y compris les restaurants haut de gamme, me fait souvent l’effet d’être factice et outré. Tout est poussé à l’extrême en même temps que l’uniformisation gagne du terrain. Pourtant, il suffit de manger une bonne pomme pour se délecter.

Est-ce que vous mangez votre nature morte après l’avoir photographiée ?

[Elle rit] Oui, bien sûr, c’est le côté plaisant de la chose. Une fois, par exemple, j’ai cuit pendant une semaine de la marmelade de citrons une fois la séance photo finie ; une autre fois, j’ai pu ravitailler tous mes amis en poisson.

D’où est venue l’idée de faire un livre avec vos œuvres et celles de l’artiste Julia Sheppard ?

Mises à part les natures mortes, je photographie aussi des gens et Julia est l’un de mes premiers modèles. En bavardant, l’idée nous est venue d’exposer ensemble et d’en faire un livre. Pour obtenir l’argent nécessaire, nous avons mis le projet en ligne sur le site wemakeit.ch. C’était super, nous avons mobilisé beaucoup de monde et nous avons effectivement réussi à rassembler les fonds nécessaires.

Comment s’expliquer un tel succès ? L’esthétique des clichés fait vraiment partie d’une époque révolue.

Oui, mais elle se situe à l’opposé de la photographie habituelle, prise rapidement et incidemment. Mes clichés produisent un effet intense mais en même temps, ce petit espace obscur animé d’un peu de lumière diffuse un effet apaisant et permet à chacun de se retrouver.


Andreas Kohli

Designer, conférencier

Designer et chargé de cours à la Haute Ecole d’Arts de Zurich, Andreas Kohli dirige sa propre agence, Belleville SA, sise à Zurich. Il a conduit en 2013 et 2014 le projet de magazine en ligne pour le compte du Musée de l’alimentation, l’Alimentarium, et a fait partie de l’équipe éditorial de ses trois premiers numéros : A table !, Le Plaisir et Rich & Poor.

Photo : Sebastian Kusenberg, Berlin

alimentarium magazine
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