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Tendances  |  Dossier Manger - Vice ou Vertu ?

Compléments alimentaires Des gélules au succès planétaire

Les compléments alimentaires comme vecteurs de nutriments essentiels. Mais pas au point de les gober comme des bonbons ! ©Shutterstock/Maxx Studio

Une cure de vitamines pour affronter l’hiver, des oméga-3 pour stimuler la mémoire avant un examen ou du calcium pour renforcer l’ossature… Dopée par d’innombrables publicités, la prise de compléments alimentaires est devenue un réflexe dans nos sociétés. Le nombre de consommateurs dans le monde comme la variété des produits et des effets supposés augmentent constamment. Plus d’un adulte sur deux en ingère aux États-Unis, en majorité des femmes et des personnes âgées. En Europe, ce sont 59% des Danois qui en prennent, 43% des Allemands, 20% des Français et 9% des Espagnols1.

Mais qu’entend-on au juste par complément alimentaire ? Il s’agit d’une source concentrée de nutriments, soit des vitamines (notamment A, B, C, D, E), des sels minéraux (calcium, potassium, magnésium, zinc, sélénium, sodium, cuivre, etc.), soit d’autres substances ayant un effet nutritionnel ou physiologique. Comme son nom l’indique, le complément alimentaire n’a pas pour but de remplacer une alimentation variée et équilibrée, mais de la compléter. Qu’il soit en gélules, pastilles, comprimés, sachets de poudre, ampoules de liquide, etc., le complément peut être vendu en pharmacie, dans la grande distribution, sur internet et parfois dans des magasins spécialisés (les general nutrition stores aux États-Unis).

À l’image de leur consommation, la classification des compléments alimentaires peut varier d’un pays à l’autre. « Dans plusieurs États européens ainsi qu’aux États-Unis, les produits à base de plantes sont classés comme des compléments alimentaires », indique Pierre-Yves Rodondi de l’Institut universitaire de médecine sociale et préventive de Lausanne, en Suisse. « Dans d’autres pays européens, comme la Suisse, les préparations phytosanitaires sont surveillées par les autorités et ne sont pas considérées comme des denrées alimentaires. » Des plantes comme le kava, le millepertuis, la valériane sont ainsi accessibles dans les supermarchés américains, mais pas forcément en Europe.

Scorbut, rachitisme et autres carences

La prise de compléments alimentaires s’est tellement généralisée qu’on en oublierait presque qu’il s’agit d’une pratique récente. Il faut remonter au début du 19e siècle pour comprendre le phénomène, selon le sociologue Francesco Panese de l’Institut universitaire d'histoire de la médecine et de la santé publique à Lausanne. « Cette époque voit l’apparition des premiers traités d’hygiène, qui ont pour objet des ingesta, soit tout ce que les personnes ingèrent. Ces ouvrages expliquent ce qu’il est bon et moins bon de consommer. Leurs auteurs sont de grands réformateurs sanitaires et amènent cette problématique sur la scène politique. »

Ce souci politique vis-à-vis des compléments alimentaires se concrétise au tournant du 20e siècle avec de grandes campagnes sanitaires lancées par les États, en Europe et en Amérique du Nord. « L’addition de lait de vache, de beurre, de sucre, etc., est par exemple encouragée dans l’alimentation des enfants. »

C’est aussi dans la première moitié du 20e siècle que les chimistes s’essaient aux synthèses de nutriments. La vitamine C est mise au point dans un laboratoire à Zurich en 1933, soit près de deux cents ans après qu’un médecin écossais, James Lind, eut mis en évidence l’intérêt de donner des oranges et des citrons aux marins pour prévenir le scorbut. Il en va de même pour la vitamine D, dont on découvre que les carences sont responsables du rachitisme chez les enfants. Plusieurs États, dont le Royaume-Uni jusqu’en 1971, distribueront alors gratuitement de l’huile de foie de morue, avant de conseiller les préparations synthétiques actuelles. Les liens entre absence de fer et anémie, ou entre déficit d’iode et crétinisme ou goitre, sont aussi démontrés par les chercheurs. « Certains compléments alimentaires ont rendu et rendent encore d’inestimables services dans la prévention de diverses maladies ou dans la correction de déficits et de carences alimentaires », note Luc Cynober, pharmacien français.

Des « exhausteurs de performance »

L’usage de compléments alimentaires témoigne aujourd’hui d’une privatisation du souci de santé, explique le sociologue Francesco Panese. « Nous n’avons plus besoin de la force de l’État. Chaque individu est désormais responsable de sa propre santé et corollairement de celle des autres. »

Autre phénomène observé par le chercheur, la population s’intéresse toujours plus à ce qu’il appelle des exhausteurs de performance. « Il ne s’agit plus seulement d’être en bonne santé aujourd’hui, comme cela était édicté par les grandes politiques sanitaires, mais d’être plus performant, dans un monde où la concurrence et le rapport de force sont devenus des valeurs dominantes. Les produits ingérés dans ce cadre vont du simple ginseng que prennent les étudiants avant les examens à l’achat de drogues illégales dans certains milieux professionnels. »

Cette quête de la performance forme un marché « business to consumer » très important, ajoute Francesco Panese. En 2012, les revenus mondiaux des entreprises du domaine avoisinaient les 32 milliards de dollars. Un chiffre qui pourrait même atteindre 60 milliards de dollars en 20212. En Europe par exemple, le chiffre d’affaires du secteur, estimé à 7,2 milliards d’euros en 2015, pourrait atteindre 7,9 milliards d’euros en 20203.

Dans ce secteur marqué par les effets de mode, la demande en compléments alimentaires évolue. Geneviève Cazes-Valette, enseignante-chercheuse en marketing et anthropologie de l’alimentation à la Toulouse Business School (France), s’intéresse aux buts poursuivis par les consommateurs. Ces derniers entendent aussi bien lutter contre la fatigue que résoudre des problèmes de santé particuliers ou combattre le stress et des problèmes de travail ou d’examens. Ils veulent aussi rester en bonne santé, équilibrer leur alimentation courante ou encore entretenir et augmenter leur capital beauté. Ces usages évoluent selon les modes du moment, mais aussi selon le sexe ou l’âge des acheteurs. « Les seniors sont par exemple très nettement dans des démarches de résolution de problèmes de santé et de prévention », indique-t-elle.
 

Bienfaits et risques : comment (s’)informer ?

De nombreux consommateurs pensent à tort que les compléments alimentaires sont sans danger4. « Les patients sont trop souvent convaincus que les vitamines doivent être prises en grande quantité pour augmenter leurs bénéfices, relève Pierre-Yves Rodondi. Ils n’ont pas conscience des possibles risques liés à la surdose. » Le spécialiste rappelle aussi qu’il faut faire attention aux mauvais mélanges. Les réactions aux compléments peuvent en effet changer d’un individu à l’autre. « Les fumeurs devraient par exemple limiter la prise de bêta-carotène. »

Face à ces risques, faut-il pour autant bannir les compléments alimentaires ? « Je ne suis pas contre les compléments – ils sont nécessaires en cas de carence et dans la prévention de certaines maladies –, mais les consommateurs devraient en prendre de manière informée et avec un conseil personnalisé. » Le corps médical devrait être lui aussi mieux renseigné, selon le médecin.

Le peu d’études existantes rend néanmoins difficile cette diffusion de l’information. « Les compléments alimentaires sont plus difficilement brevetables que les médicaments. Mener une étude ne rapportera pas forcément un retour sur investissement au producteur de compléments qui l’a lancée, puisque les autres fabricants pourront proposer le même complément sans investir dans la recherche. »

C’est dans ce but de diffusion de l’information que Luc Cynober et Jacques Fricker ont publié en janvier 2017 le livre Tout sur les compléments alimentaires. Les bons et les moins bons, qui analyse 155 principes actifs, de l’acétogénine au zinc. Le pharmacien et le médecin nutritionniste décryptent les effets supposés de chaque produit et proposent un mode d’emploi.

Des réglementations toujours plus strictes

Les allégations des entreprises du domaine sont toujours plus fortes, constate Luc Cynober. « Elles ont tendance à promettre toujours davantage, y compris le traitement d’une maladie. Mais on n’a évidemment pas prouvé qu’un complément alimentaire soignait le cancer ou permettait de récupérer une peau de sexagénaire à 70 ans ! »

Heureusement, la surenchère des promesses a entraîné un durcissement des législations. En Europe, le socle législatif comprend une double exigence : les compléments alimentaires autorisés ne doivent ni nuire ni tromper5. « Pour que les industriels aient le droit de citer les effets d’un complément alimentaire, deux études doivent avoir démontré cette propriété. » Il est ainsi possible d’écrire que les phytostérols font diminuer de 10% le cholestérol, mais pas que ces substances, présentes dans certaines margarines et naturellement dans plusieurs huiles végétales (soja, colza, maïs), préviennent les maladies cardio-vasculaires. « Car les études n’ont pas été assez concluantes sur ce point. »

Aux États-Unis6 et au Japon, la réglementation est différente. La logique est celle de listes négatives. Autrement dit, tout ce qui n’a pas été expressément interdit et consigné dans une liste est autorisé. Il n’y a pas besoin d’autorisation préalable. Les entreprises sont elles-mêmes responsables de la sécurité et de l’étiquetage de leurs produits.

Blandine Guignier

Passionnée d’histoire et de gastronomie, Blandine travaille pour l’agence de presse LargeNetwork à Genève. Elle est titulaire d’un Master en journalisme de Sciences Po Grenoble.

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